19/07/2012

Interview de 2003

Interview (2003):

Le monde selon… PIERRE VASSILIU

Pierre Vassiliu

Il a passé 44 postes-frontières ! C’est lui qui a fait le décompte. Si Pierre Vassiliu n’est pas un voyageur, qui l’est ? Chanteur à qui l’on doit certaines des plus belles balades de ces quarante dernières années (“Amour amitié”, notamment), il s’est très tôt inspiré des sonorités venues d’ailleurs. Toujours avec pertinence comme le prouve un récent et brillant double cd intitulé “Pierre Précieuses”.

« Il faut s’adapter, rester modeste, ne pas en remontrer aux autres »

Vous voyagez beaucoup, et depuis longtemps. Quel a été le déclic ?

Ça a commencé à me prendre quand j’avais 17, 18 ans. Je suis allé un jour à un bal à Paris, salle Wagram, où j’ai vu Manu Dibango dans un orchestre créole qui jouait des rumbas. J’ai été séduit par la musique et par le bonhomme. Ensuite, j’ai fait mon premier voyage important en 1958-59, en partant pour la Guerre d’Algérie. C’est comme ça que j’ai découvert les grands horizons… A mon retour, je me suis dit qu’il était impossible de rester enfermé, de tourner en rond : j’irai visiter tous ces pays que je ne connaissais pas, j’y habiterai, même. Ce que j’ai fait. Je suis donc reparti en 1965-66, pour chanter à bord du France, puis lors d’une fête à l’hôtel N’Gor de Dakar, celui que Le Corbusier a créé. Là, j’ai trouvé des gens sympa, qui rigolaient tout le temps. Je me suis dit : “ La vie a l’air très douce ici, même si c’est très pauvre. Il faudra que j’y revienne. ”

Avez-vous été sensible au mythe de la Route durant ces années ?

Oui, bien sûr. J’ai trouvé que c’était une super idée que de dire qu’il y a de la place pour tout le monde, que les gens riches ne sont pas les seuls à avoir le droit de voyager, que l’on peut circuler à moindre frais et aller dans des endroits où l’on est plus près du peuple, de la musique, là où c’est plus marrant. A l’époque, c’était le bazar dans les avions ! Nous étions des sortes de pionniers, parmi les premiers à voyager autant.

Que faites-vous en premier quand vous arrivez quelque part ?

J’aime bien arriver de nuit. Je dépose les bagages à l’hôtel et je sors pour découvrir la ville, ce qui provoque souvent de très grandes surprises. Dans certains pays, ça vit la nuit et c’est calme le jour. Au Burkina Faso, par exemple. Ailleurs, comme au Guatemala, le jour ça bastonne comme il faut, il y a de la musique partout, alors que la nuit, il n’y a rien. J’aime bien aller dans les petits bistrots pour voir les gens, même si on ne se parle pas… Je me balade en tâchant d’éviter les coins sombres – ils ne sont jamais très recommandés. Parfois je m’y retrouve involontairement. Dans ce cas, on fait connaissance, on prend rendez-vous pour le lendemain. Il n’y a qu’à demander…

Avez-vous des trucs pour éviter les mauvais plans ?

Il y a des clés, évidemment. Pour une femme, le B-A BA, c’est d’éviter de se balader en minijupe ou avec des colliers, des bagues, des trucs voyants. Il y en a beaucoup qui voyagent comme ça. Il ne faut jamais refuser quelque chose à quelqu’un qui vous le demande. Il vaut mieux trouver un mot pour lui être agréable, lui dire qu’il aura des sous le lendemain. Et si vous le recroisez, n’oubliez pas de lui donner une pièce. Le truc, c’est aussi de ne pas se faire trop avoir par la tchatche, telle qu’elle se pratique au Sénégal maintenant par exemple. C’est un pays qui est devenu terrible pour ça. Il y a trop de gens qui ont fait n’importe quoi, qui ont donné des sous à tire-larigot, en pensant que plus on donne de l’argent, mieux on est reçu. Non, c’est le contraire, on passe pour un imbécile. Il faut s’adapter, rester modeste, ne pas en remontrer aux autres.

« Ce n’est pas méchant, mais tout peut basculer d’une seconde à l’autre quand ça chauffe »

Vous préférez les pays du sud…

A part la Pologne et la Yougoslavie, je n’ai pas vu grand chose de l’Europe de l’est. Je ne suis même pas allé en Allemagne. Ce sont les pays où il y a de la musique qui m’attirent le plus, ceux où ça bouge, où il y a des choses à voir. L’Égypte, l’Inde, on s’en souvient toute sa vie, on n’en revient pas indemne. En voyageant, j’ai appris beaucoup sur la vie, la société, l’argent… En Inde, par exemple, quand vous changez mille francs, vous vous retrouvez avec un kilo de roupies dans les poches ! Ça vous fait réfléchir d’être dans cette situation.

Vous connaissez bien l’Afrique, mais l’Amérique latine et les Caraïbes aussi…

C’est très dynamique par là, ça rigole beaucoup. Mais il y a des nuits où on se dit qu’on aurait mieux fait d’aller se coucher. Haïti c’était chaud ! On entendait des coups de feu par ci, par là. Mais on n’a jamais eu d’embrouilles. Ce qui me plaît en Amérique centrale, c’est cette convivialité un peu plus folle qu’on y trouve. On a vu plusieurs fois des revolvers sur la table, un type qui tirait dans le plafond… Enfin, n’importe quoi ! Ce n’est pas méchant, mais tout peut basculer d’une seconde à l’autre quand ça chauffe. Comme en Afrique.

Effectuez-vous de courts ou de longs séjours ?

Ça dépend des fois. Au Sénégal, nous sommes restés quatre ans.

Voyagez-vous seul, en couple, en groupe ?

Avec ma femme, mais j’aime bien faire découvrir des pays à des copains, comme on fait connaître des musiques que l’on aime. Sauf que ce n’est pas facile pour tout le monde de sauter le pas, pour tout un tas de raisons.

Logez-vous à l’hôtel ou chez l’habitant ?

On a essayé les deux, mais finalement c’est l’hôtel. Même en France. Aller au bistrot, rencontrer les gens : oui. Vivre comme eux : pas toujours.

Quel type de rapport entretenez-vous avec les gens que vous rencontrez ?

On s’investit avec ce que l’on apporte. En ce qui me concerne, c’est la musique. Partout où je vais, j’arrive à jouer avec les musiciens.

Quelle vision avez-vous de l’évolution des musiques locales ?

Partout on écoute ou on fait de la disco, de la techno, du rap. Mais il y a aussi des gens qui sont contre, parce qu’ils estiment qu’en faisant ça, on perd son identité. A Maurice, par exemple, il y a moins de musiciens authentiques qu’avant. Beaucoup sont passés à l’électricité. C’est leur droit, c’est logique même. Mais je trouve ça dommage. Cela dit, d’autres font de bons mélanges. C’est le cas des Malgaches ou de certains Réunionnais comme Danyel Waro. Avec la disco on danse, mais sur place, on ne chaloupe plus. Ça c’est un truc que je regrette, c’est vrai.

« J’allais à la pêche avec les piroguiers »

Qu’avez-vous fait au Sénégal lorsque vous vous y êtes installé voilà une vingtaine d’années ?

Nous sommes allé directement en Casamance où nous nous sommes fait construire une case sur la plage. Nous avons habité là près d’un an. Je me suis fait engagé pour faire de la musique dans un hôtel proche. C’était juste pour le plaisir, parce que nous n’étions pas fauchés. J’allais à la pêche avec les piroguiers… En fait, nous ne faisions rien, ou pas grand chose. J’ai écrit quand même pas mal de chansons, comme “ Toucouleur ”. Ma femme, qui est sculpteur, a appris à travailler avec des petits fours artisanaux des environs. On lisait. C’était une vie exceptionnelle. Après ça, ma compagne, qui était sur le point d’accoucher, voulait le faire comme les femmes du coin, debout dans le bois sacré. Je n’ai pas voulu. C’est ce qui nous a amené à aller à Dakar. Là, il a fallu travailler. J’ai repris un club de jazz qui s’appelait le Mamy Flore. C’était un endroit où on pouvait dîner gambien, sénégalais et français. Nous récupérions tous les gens du coin, noirs comme blancs. La scène était ouverte. Certains musiciens qui débutaient sont passés chez nous, comme Youssou n’Dour, Ismaël Lo, les Touré Kunda… Encore aujourd’hui, j’entends des gens qui me disent qu’on a laissé des traces et qu’ils seraient bien contents que l’on revienne ouvrir un club.

Comptez-vous le faire ?

Aujourd’hui ce n’est plus possible. Il y a trop d’agressions à Dakar. C’est devenu la cour des miracles. Ça ne m’amuse plus d’aller dans des endroits où il faut se défendre. Il y a un gros problème du côté de beaucoup de Sénégalais qui sont allé en France. On a beau leur expliquer qu’ils vont y perdre des plumes… Quand ils reviennent, ils en veulent à tout le monde et notamment aux Français. Et puis, toutes les plages sont occupées, les hôtels se multiplient. Énormément de monde vient au Sénégal, à tel point que maintenant, même dans les campagnes, il faut sortir la main de la poche. C’est logique, mais ce n’est pas marrant. En ce moment, c’est le Burkina qui nous attire. Il n’y a rien à voir de particulier. C’est le Sahel, il y a beaucoup d’animaux sauvages car il y a peu de chasseurs : des éléphants, des lions, des phacochères quand on va dans le nord… C’est l’Afrique comme je l’aime : il n’y a pas de tourisme. Remarquez, la dernière fois, on a vu un petit car de Japonais. Ça fait peur, car quand on les voit arriver, ça veut dire que les portes s’ouvrent…

« Un de mes films de voyage préférés c’est “ African Queen ” »

Quelles sont les lectures qui vous ont incité à partir et y a-t-il des livres dans lesquels vous retrouvez vos sensations de voyageur ?

Quand je suis dans les pays évoqués par les bons livres de voyageurs, je suis impressionné car je retrouve ce qu’ils ont décrit… Mais souvent, je prends des claques parce que ce que l’on voit et ressent est encore plus incroyable. En Inde, par exemple. Durant mon adolescence, j’ai lu les poètes et aussi Céline, Camus, Simenon, des gens qui font voyager par leur écriture. Ensuite Jorge Amado et beaucoup de Brésiliens… Ces dernières années, j’ai offert des dizaines de fois “ L’étrange destin de Wangrin ” d’Amadou Hampaté Ba. Ça donne un bon reflet de la subtile philosophie de l’homme noir, qui n’a rien à voir avec ce que l’on en pense généralement. Un autre livre m’a marqué : “ Le sanglot de l’homme blanc ” de Pascal Bruckner. C’est infernal ce livre-là. Il traite des reproches que peut se faire le blanc par rapport au noir et de la manière dont le premier agit pour se faire pardonner quelque chose dont il n’est pas responsable. C’est très compliqué ça.

Votre bateau s’appelle Mogambo, comme le film de John Ford qui se passe en Afrique. Le cinéma vous a-t-il incité à voyager ?

Oui, tous ces films exotiques, comme ” Tarzan ” aussi, ça rentre inconsciemment dans votre esprit quand vous êtes enfant. C’est de la magie. Un de mes films de voyage préférés c’est “ African Queen ” de John Huston, avec Humphrey Bogart et Katherine Hepburn. D’ailleurs mon bateau ressemblait beaucoup à celui du film. Je dis “ ressemblait ” parce que je l’ai vendu hier.

Appréciez-vous particulièrement les voyages en bateau ?

En croisière oui. L’arrivée sur le Bosphore, c’est inouï… Récemment au Chili, nous sommes allé dans les fjords, jusqu’à la Terre de feu, à Ushuaia. J’aime bien, parce que ça permet de se reposer, d’écrire et de penser à autre chose. J’ai fait aussi un périple de vingt-quatre jours pour aller à Bombay. Il m’est d’ailleurs arrivé un truc marrant à l’escale de Djibouti. En descendant, j’ai été reconnu et je me suis retrouvé engagé pour chanter le soir dans un cabaret…

« Le bonhomme avait un oiseau de proie sur l’épaule »

Vous devez avoir énormément d’autres souvenirs de voyage. Et des forts…

J’ai des souvenirs de différentes sortes… A Dakar, il n’y avait pas un jour qui se passait sans que l’on soit au moins une fois plié de rire. Par un mot, une façon d’agir… Mais les souvenirs de rigolade sont difficiles à raconter… Tout de suite, là, il me revient des histoires étranges. A Lomé, par exemple, nous nous sommes fait baptiser vaudou, ma femme et moi. Nous étions curieux de ça car, à Haïti, nous avions loué une maison qui se situait tout prêt d’un lieu de culte. Nous n’avions jamais pu y pénétrer. La cérémonie s’est passée dans une case très très sombre. Le bonhomme avait un oiseau de proie sur l’épaule. Il nous a questionné sur ce que l’on aimerait obtenir – moi, j’ai demandé à avoir une mémoire infaillible. Il nous a donné à chacun une noix d’ébène que nous devions mettre sous notre oreiller. Nous ne sommes pas allé plus loin parce que ça nous foutait un peu la trouille… Eh bien, la nuit même, nous avons failli nous battre, nous avons fait des cauchemars monstrueux, les noix avaient changé d’oreiller… C’était de notre faute, on ne va pas se fourrer dans de telles histoires, juste pour voir, surtout si l’on est sans défense. Une autre fois, dans notre club à Dakar, des employés ont trouvé un gri-gri concernant mon fils, qui vivait alors en France avec sa mère. Ils ont fait pipi dessus pour enlever les effets, mais peu de temps après, j’ai reçu un coup de fil : mon enfant était à l’hôpital, dans le coma. J’ai pris l’avion pour Marseille et quand je suis arrivé, il s’est réveillé. Cela faisait trois jours qu’il était inconscient. Les médecins cherchent encore à comprendre ce qui s’est passé… Bon, des histoires plus réjouissantes, aujourd’hui je n’en ai pas (rires) !

Pas une, vraiment ?

Eh bien écoutez celle qui se trouve sur mon disque. Elle s’appelle “ Ma belle Sénégalaise ”…

Comment voyez-vous le monde ?

Quand on voyage, on se rend compte que les Français ne sont pas accueillants. Dès qu’on passe les frontières, ça rigole de partout. Pourquoi cet individualisme chez nous ? Pourquoi des gens se battent-ils pour une place d’auto ? Ce sont des choses qui me travaillent. Là, j’ai envie de repartir au Burkina parce qu’il y a rien, hormis les gens. J’y vais pour faire de la musique, passer du temps sympa, boire une bière en essayant de remettre les choses en question, parce que c’est toujours rigolo d’échanger des opinions. Il y a beaucoup de gens érudits au Burkina, comme à Cuba. C’est le pays qui me convient en ce moment. Cela dit, en même temps, on y est toujours sur la brèche. On est à côté du Mali, de la Côte d’Ivoire, il peut y avoir la guerre ou un soulèvement en cinq minutes de temps… Mais bon, je préfère finir ma vie dans ces circonstances, plutôt que des suites d’une de ces maladies dues au stress que l’on attrape ici.

Propos recueillis en 2003 par Michel Doussot

07:35 Écrit par Saï-Saï dans Général | Commentaires (0) |  Facebook |

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