20/08/2014

"Le Monde"...de Pierre Vassiliu

Pierre Vassiliu, c’était celui-là

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Une chanson peut marquer une vie. Parce qu'on l'a dansée avec son amour d'un jour ou de toujours, ou, pour un artiste, parce qu'elle aura définitivement signé son identité. Ce fut le cas pour Pierre Vassiliu, l'interprète de Qui c'est celui-là ?, incunable de la chanson française cool, paru en 1973. A cette époque, le moustachu rigolo, anar et impertinent a déjà dix ans de carrière derrière lui. Il est auteur-compositeur, mais à cette occasion, il traduit en français un titre de Chico Buarque, Partido Alto. Le poète et chanteur brésilien avait eu maille à partir avec la censure militaire, parce qu'il se moquait des préjugés exprimés contre le Noir pauvre et paresseux, à qui il attribuait un grand talent à fuir la police en courant.
Sous couvert de drôlerie, Vassiliu avait respecté la philosophie de l'original. « Qu'est-ce qu'i'fait ? Qu'est-ce qu'il a ? Qui c'est celui-là ? Complètement toqué ce mec-là ! Complètement gaga… Il a une drôle de tête ce type-là ! Qu'est-ce qu'i fait ? Qu'est-ce qu'il a ?… Ça s'passera pas comme ça. Qu'est-ce qu'i fait ?... On va pas s'laisser faire les gars. Non mais ça va pas mon p'tit gars ! On va le mettre en prison ce type-là, s'il continue comme ça… » La chanson lui allait comme un gant.
« Pierre Vassiliu a inventé un ton »
Ses chansons n'étaient pas toujours très catholiques. Ce qui n'empêchait pas l'une des plus belles d'entre elles, Le vent souffle où il veut et quand il veut, de citer L'Evangile selon saint Jean. L'œuvre de Pierre Vassiliu, décédé dimanche 17 août à l'âge de 76 ans, a prospéré ainsi sur le paysage de la chanson française, comme une brise fraîche et discrète, inspirant au fil des saisons de nouveaux apôtres et convertis.
Las des divinités trop célébrées – sempiternels Gainsbourg-Brel-Brassens-Ferré –, les chanteurs apparus à la fin des années 1990 et au début des années 2000 se sont cherchés des idoles moins encombrantes. Aux côtés de Dick Annegarn, Christophe ou Gérard Manset, Pierre Vassiliu fait partie de ces aînés qui ont reçu l'onction des jeunes générations.
Les caresses de son chanté-parlé leur parlent, les enchantent. Ses manières de goujat doux et jovial, sa musicalité voyageuse leur évoquent l'alizé qui, dans les années 1970, autour d'Alain Cavalier, Jacques Rozier ou Bertrand Blier, a libéré le cinéma français de ses pesanteurs. Avec, toujours, spleen et saudade qui guettent au coin des refrains. Pour LeMonde.fr, sept chanteurs d'aujourd'hui saluent saint Vassiliu, drôle de Dieu en slip léopard qui, sous sa moustache chafouine, sifflotait des airs de chérubin.

LBIN DE LA SIMONE : « CE QU'IL SAVAIT FAIRE DE MIEUX, AMUSER ET ÉMOUVOIR »
Multi-instrumentiste recherché pour ses trouvailles sonores sur le tôt, et chanteur sur le tard, Albin de la Simone est l'auteur de quatre albums de qualité croissante. Sur le premier d'entre eux, en 2003, il reprenait l'un des plus touchants morceaux de Pierre Vassiliu, Amour, amitié.
« Pianiste, j'accompagnais Clara Finster en première partie de Pierre pendant une semaine, au Bataclan, il y a une vingtaine d'années. Il faisait un concert plutôt riche avec lumières, super musiciens, choristes... Et chaque soir, il prenait un petit quart d'heure, seul à la guitare, pour faire en toute intimité ce qu'il savait faire de mieux : amuser et émouvoir. Il enchaînait par dessus la jambe des versions aussi drôles que bâclées de Ma cousine, mon cousin ou Armand, pour finir par Amour, amitié, d'une fragilité bouleversante. Chaque soir, je restais à son concert jusqu'à Amour, amitié que j'écoutais transi. Je suis bouleversé par cette chanson, si forte, et son interprétation à lui, si humble et sensible, à la façon des grands chanteurs brésiliens qu'il a contribué à nous faire connaître. Ce moment dans ma vie de débutant est inscrit comme repère. Un modèle. »

BERTRAND BURGALAT : « ENTRE CLAUDE NOUGARO ET KEVIN AYERS »
Chanteur, compositeur, producteur, arrangeur et animateur télé, Bertrand Burgalat a fondé le label Tricatel en 1995. Il y a publié certains albums sous son nom, avec un renom certain.
« Des chansons comme Film, Dans ma maison d'amour ou J'ai trouvé un journal dans le hall de l'aéroport n'ont jamais cessé de m'éblouir. Les textes sont poignants, mélange d'hédonisme et de tristesse, la musique solaire. Dans ma géographie musicale, je le situerais entre Claude Nougaro et Kevin Ayers. Enfant, je voyais la chanson comme quelque chose de superficiel (les chanteurs en chemise de satin qui passaient dans les émissions des Carpentier) ou austère (Brel, Brassens et ceux qui passaient au « Grand Echiquier »). Quand Vassiliu est apparu le samedi soir avec Qui c'est celui-là, j'ai commencé à comprendre que les choses étaient plus subtiles. »

ARNAUD FLEURENT-DIDIER : « DANS TA TÊTE DE PIERRE, ÇA CHANTAIT TOUT SEUL »
Fondateur du label-boutique French Touche au début des années 2000, Arnaud Fleurent-Didier est l'auteur de plusieurs albums remarqués, dont La Reproduction (2010). Lors de la tournée qui a suivi ce disque, il a repris En vadrouille à Montpellier, de Pierre Vassiliu, qu'il a fait monter sur scène, en 2011, pour l'une de ses dernières apparitions publiques. A l'annonce de son décès, il nous a fait parvenir ces mots.
« Dans ta tête de Pierre la vie était belle, ça c'est sûr / Quand l'hiver était rude, dans la Cigale ou dans le sud / Dans ta tête de Pierre ça chantait tout seul / La musique et les femmes étaient belles et les blagues et les larmes, naturelles / Dans ma tête de pierres tout est rendu plus joli / Par ton rire de Tarzan et ta mélancolie »

FLÓP : « UN GAULOIS TROPICALISTE »
Depuis la fin des années 1990, Francisco López signe, sous le nom de Flóp, des chansons qui font du bien. C'est d'ailleurs ainsi que s'appelle le label qu'il a créé, au milieu des années 2000, aux côtés de Tante Hortense, French et quelques autres : Les Disques Bien.
« J'aime bien Vassiliu parce qu'il a inventé un ton. Il a continué la chanson fantaisiste que j'affectionne tout en la rendant moins humoristique, plus musicale et métissée. Le ton qu'il a trouvé est non-poétique, non-comique, sans crainte de la mièvrerie, de la trivialité ou du ridicule. Ça lui a permis d'exprimer des choses très inhabituelles en chanson. Je pense par exemple à l'incroyable ''Pourquoi ?'' sur Amour, amitié. Il incarne aussi une forme de gauloiserie dont la limite gauche est Ricet Barrier et la droite Carlos. Mais c'est un gaulois tropicaliste, ouvert à la pop américaine, le Brésil, le Sénégal. »

STÉPHANE MASSY : « UNE FAÇON PUDIQUE DE FAIRE DES DOIGTS À N'IMPORTE QUI »
Camouflé derrière le sobriquet de Tante Hortense, Stéphane Massy a publié trois albums aux titres mérités, Bien, Mieux et Plus cher.
« La première question que je me suis posé quand j'ai appris sa mort, c'est : il était où physiquement ? Impossible d'imaginer qu'un endroit repérable sur la carte soit adéquat. C'est en écoutant J'aime pas l'hiver que j'ai compris ce que c'était qu'une chanson intimiste. On sent la maison en Auvergne avec le plancher qui craque et la cheminée, les années 1970, une femme sans doute épatante et peut-être un enfant, mais ce n'est qu'une femme et l'hiver est long et l'hiver est vide… Si vous écoutez cette chanson, vous verrez que rien de tout ça n'est évoqué directement. C'est aussi avec Pierre Vassiliu que j'ai compris qu'on pouvait être un gringo avec de la classe. C'est lui aussi qui m'a appris qu'il y a une façon pudique de faire des gros doigts à n'importe qui, les mains dans les poches et des fleurs à la bouche. »

FRENCH : « J'AIMAIS BIEN SON ASPECT RIGOLO VICELARD, PERVERS PÉPÈRE »
François Gallet a enregistré, sous le nom de French, quelques disques bouleversants, dont le double album Bi, publié en 2009 par Les Disques Bien.
« A part Qui c'est celui-là dans ma jeunesse, son œuvre m'est longtemps restée inconnue, avant qu'Arnaud Fleurent-Didier ne me fasse écouter d'autres morceaux de lui au milieu des années 2000. J'aimais bien son aspect rigolo vicelard, pervers pépère, ses chansons pleines de sexe sous entendu. S'il est monté au paradis, les anges ont dû se dire en voyant ce drôle de moustachu : ''Qui c'est celui-là ? Ca doit être un Américain ce type-là...'' »

GUILLAUME FÉDOU : « ON DIRAIT MON ONCLE, LE COEUR ET LA BRAGUETTE OUVERTS, EN MODE ''VALSEUSES'' COOL »
Journaliste, écrivain, ambianceur et chanteur de charme, Guillaume Fédou est l'auteur de l'album Action ou Vérité (2010), qui a reçu un soutien médiatique actif, et rencontré un succès véridique.
« Je ne vais pas jouer au lacrymal de service, car je le savais très malade de Parkinson, et puis je ne suis ni un inconditionnel, ni un puriste. Seulement, le personnage m'intéresse en ce qu'il a de très familier pour moi. Pour tout dire, on dirait mon oncle, ce noceur seventies sûr de lui et débraillé, le cœur et la braguette ouverts en mode Valseuses cool. Vassiliu a piqué Qui c'est celui-là à Chico Buarque, mais il faisait tellement français à frange, tellement copain de bande, carabin sentimental perdu dans les herbes hautes entre amour éternel et histoires d'un quart d'heure... Il n'a jamais ''joué'' l'artiste, il s'est toujours contenté d'être, de faire, de partager une bonne blague ou une bonne mélodie, frisant l'excellence au fil de sa moustache... Sans jamais être dupe, des autres ou de lui-même. Un mec bien. »
Aureliano Tonet /Le Monde

21:10 Écrit par Saï-Saï dans Actualité | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

J'ai rencontré Pierre à Chanteix en Corrèze, pour le festival de la pomme de terre et nous avons passé des moments inoubliables.

Après le concert nous nous sommes trouvés dans la cantine et là comme par magie tout à basculer.

Des rires, sourires à n'en plus finir...
Des souvenirs qui ne pourront jamais mourir
Des belles filles, l'Afrique, la vie, les gens,
Que de belles choses en si peu de temps

Pierrot tu fais partie de nos soirées
La simple évocation de ce soir là,
Provoque la joie en mille éclats
Nous étions merveilleusement bien dans ton amitié

Salut l'Ami même si ce ne fût que vagabond
Tu nous laisses des cadeaux éternels
Ta voix, tes rythmes, tes ritournelles
On les garde, c'est si bon !

Écrit par : Jean Etienne Borie | 21/08/2014

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Merci de corriger ma faute d'orthographe "a basculé"

Écrit par : Jean Etienne Borie | 21/08/2014

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