26/01/2018

"FACE B" INTERESSANTE

PIERRE VASSILIU – FACE B – 1965/1981

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«Qui c’est celui-là?» Beaucoup de Français se sont posés la question au moment où la chanson du même titre commençait à péter le score aux charts de 1975. Quelques autres avaient déjà des éléments de réponse: c’est celui qui chantait ‘Amour amitié’! C’est celui qui chantait ‘La femme du sergent’! C’est celui qui chantait ‘Armand’ au Petit Conservatoire de Mireille! Pour tous ces Français, Vassiliu a toujours été réduit. Ils sont peu nombreux, les vrais fans, à avoir fait le tour et pris la dimension du mec.
Le mot est affreux, mais Vassiliu, c’était un poète. Le mot est pire, c’était un baladin. Il se baladait partout dans le monde et ramenait des mots, des sons, des instruments, des sentiments. Chez lui la rime n’était peut-être pas très riche, l’instrumentation pas trop luxuriante, la production assez arrangeante, le timbre assez peu exigeant, mais vous pouviez être tranquille: la chanson allait être choyée. Quelqu’un d’autre s’en serait occupé, ça aurait été pire. Pour faire du bon Vassiliu, fallait être Vassiliu. Le problème, c’est que tout cela ne fut que succession de malentendus. Car il tentait sans cesse de reconfigurer sa carrière, passant de chansonnier à chanteur pas niais, de chanteur tendre à comique, à poète beatnick, à ethno-artiste, à gérant de salle, à pilier de scène, à pilier de bar.
1961, Pierre Vassiliu, cavalier et photographe de guerre, se lance avec son frère Michel (auteur) dans la chanson. Leur choix: le comique. Jeux de mots, voix rigolote, tsointsoins et flonflons. Ô chance: ça marche. Sur un premier malentendu, on le catalogue provocateur: sa chanson sur les militaires est censurée à la radio, elle ne passe qu’à minuit passé. Il n’en faut pas plus pour faire le buzz. Georges Brassens l’adoube et écrit quelques lignes élogieuses sur son premier 45tours, Vassiliu est lancé. Mais les rimes en “ule” pour faire marrer les beaufs, ça va cinq minutes. L’impertinent se met à poser des chansons douces sur ses singles, comme ‘Le manège désenchanté’ en face B d”Ivanhoé’ en 1965. Il participe aussi à l’aventure franco-brésilienne des Masques, album devenu culte trente ans plus tard. Eddie Barclay l’apostrophe un jour: «Toi, c’est la douceur. Pas la gaudriole. Viens chez moi, tu pourras faire ce que tu veux.»
En quelques semaines c’est réglé, arrivent trois 45 et un premier album chez Barclay: ‘Amour amitié’. Il s’y dévoile sensible et très généreux en histoires sur lui-même. La première personne est à l’honneur sur la majorité du disque. Il met sa vie en scène dans ‘On imagine le soleil’, avec Catherine Philippe-Gérard dans le rôle chanté de son épouse Marie, où il tisse le fil de ses souvenirs de couple, ou dans ‘Une fille et trois garçons’, fantasme sur un ménage à trois hippies dans leur salon.
Marie Vassiliu se souvient: «A cette époque, on a trouvé à Gouverne une vieille ferme pourrie dans laquelle il a fallu faire plein de travaux. Il était plus tranquille pour écrire des choses mieux, des poèmes. Là, il a commencé à faire la fête, beaucoup, et il s’occupait du [café-concert] Bilboquet. Après on a perdu un copain, tué en avion. On a morflé. On est partis à Apt, dans une maison où on a fait une piscine, pleine de gens en permanence, Barclay, Folon, Maria Schneider et sa copine… Boby Lapointe est passé un jour nous saluer, on lui demandait “Comment ça va?”, il répondait “Oh bah moi, j’ai un cancer, je vais mourir.”»
Pierre se lie d’amitié avec un groupe de musiciens (Bloch-Lainé, Engel…) que l’on retrouvera sur les disques à venir. Il développe son goût de la scène en utilisant l’improvisation, et finit par passer de l’autre côté en ouvrant des lieux, des salles, des bars, des restaurants — jusqu’à la fin de sa vie. Peu de succès pour cet album, ni pour les singles suivants, y compris ‘Marie en Provence’, dont les paroles choquent Marie (elle y passe pour la bonne poire de service) qui, du coup, fait ses valises. Pierre crée alors ‘Ne me laisse pas’ pour la face B et Marie revient. Pas de succès non plus pour le second album ‘Attends’, qui contient ‘En réponse à votre lettre du 2.11.72’ où il salue ses copains. Il perd la confiance de Barclay et n’a plus le droit d’enregistrer que des singles, en quête de hit. Parmi ceux-là, ‘Je suis un pingouin’ ou ‘Il était tard ce samedi soir’ et sa face B désormais mythique ‘En vadrouille à Montpellier’. Encore trois 45tours, et enfin, LE malentendu suprême: ‘Qui c’est celui-là’. Comme il le chante dans la chanson-autobio ‘Encore un jour qui passe’, «Ce disque, je l’avais fait surtout pour l’autre face.» C’est-à-dire ‘Film’, inquiétant boogie où Pierre narre en talk-over une visite au bois de Boulogne avec putes, travelos, flics, qui termine au petit jour sur l’apparition lumineuse de l’amour, rythmé par un mantra: «Je cherche encore une fille qui voudrait bien de moi ce soir un quart d’heure.» En complément de cette pépite, le groupe a l’idée d’adapter vite fait bien fait un morceau brésilien rapporté d’un voyage, les paroles sont torchées dans un coin, avec l’aide de Marie: «Il avait écrit au départ ‘Qui c’est cette fille-là’, c’est moi qui l’ai poussé vers ‘celui-là’, car ça ressemblait plus à la sonorité d’origine.» Barclay envoie le single aux radios. Surprise, deux grosses antennes répondent la même chose: la face B est parfaite, ils la prennent. À Barclay, on capte le message: ‘Qui c’est celui-là’ devient la face A et Pierre Vassiliu devient un rigolo. Il s’en vendra des millions, et le label improvise un album constitué des précédents 45tours.
S’ensuit une période sombre où il est déchiré entre l’ivresse et la vanité du succès, entre l’amour qu’on lui porte et les raisons qu’on lui donne, entre Paris et la Provence, entre sa femme et les autres. Marie, trop souvent abandonnée et saoulée par l’égocentrisme, s’en va pour de bon, lui s’enfuit en Inde, s’y perd, se réinvente et enchaîne trois albums dark et légers. Il y chante l’humanité en déliquescence, l’alcool destructeur, les banques toutes puissantes, les touristes qui piétinent la misère en Afrique, séparation, solitude, voyages et déménagements. Mais aussi ses enfants, un chien, un oiseau, un pharaon, les femmes. Ainsi sur son album de 1976, il chante un hommage à sa fille, ‘Sophie’, et une triste poésie sur la Terre, ‘Alentour de lune’. Un LP épatant, enregistré en duo chez Georges Rodi, grand sachem du synthétiseur, barricadés et sous coke. Ces trois disques sont des échecs qui concluent son passage chez Barclay. En privé, tout va bien, sa nouvelle femme lui donne un coup de jeune, bien qu’il ne s’éloigne pas de Marie: «Laura était déjà à la maison quand je suis partie pour de bon, il était enfin libre de vivre avec elle. Mais à chaque dispute, il revenait. Avec [son second mari] Eric, ils parlaient des heures… mais jamais des problèmes d’Eric.»
Cette période Laura est marquée par une baisse de créativité chez le chanteur, ainsi que par l’irruption de l’Afrique dans sa vie. Les labels se succèdent, mais le succès s’est fait la belle. Son fils Clovis décrit cette fin de carrière: «Il a tellement écrit qu’à la fin il tournait un peu en rond. Il gagnait surtout sa vie en faisant des concerts, comme un véritable artiste, pas en vendant des albums. Il n’a jamais trop vendu. J’ai un souvenir d’enfance de lui qui appelle son impresario au téléphone pour connaître les chiffres de vente de son dernier disque. Il raccroche, l’air triste. Mille cinq cent copies. Ce n’était rien. Après les années 80, il n’y avait plus rien. Et pourtant il faisait au minimum cent concerts par an. Un de ses agents, qu’il surnommait Madame Soleil, me disait: “Ton père, j’ai jamais vu un mec qui fait autant d’efforts pour saccager sa carrière.”» Sur son album de 81, on trouve ‘Est-ce qu’on peut voler’, basée sur un dialogue avec Clovis, enfant, qui pose sur la pochette. «Je me souviens de cette discussion, mais je n’ai découvert la chanson que sur l’album. De même, je me souviens quand on a pris la photo mais il ne m’a pas dit que ce serait pour la pochette. Peut-être était-ce sa façon de me faire un cadeau. En plus l’album s’appelle ‘Le cadeau’.»
Dans les années 90, sa musique prend une tournure sud-américaine. Il ne sort quasiment plus rien jusqu’à 2003. «Il voulait s’amuser. C’était même devenu plus important que la composition. J’ai de moins en moins de souvenirs de lui jouant de la musique. Sur la fin, il préférait faire le con et se bourrer la gueule. Pourtant il a fait ‘Pierre Précieuses’, qui n’a été tiré qu’à 5000 exemplaires, coproduit par des amateurs par le biais d’une assoc» détaille Clovis. C’est là que figure ‘Dis-lui’, que l’on fait découvrir à Marie, chez elle en 2016. Attentive de bout en bout, elle commente avec émotion: «Il semble à la rue complet, mais il joue bien sûr. Il se sert de tout, tout le temps, tout ce qui se passe, dans sa vie, dans la vie de ses copains, dans la vie de ses enfants, de sa femme, de ses femmes… Alors c’est génial, mais… Je ne m’attendais pas à ça. » Pierre Vassiliu meurt des suites de la maladie de Parkinson en 2015. Clovis: «En fait c’était un véritable artiste. Même si je n’ai jamais voulu l’admettre quand j’étais môme. Il y a quelque chose de noble. Ça, je l’ai découvert à l’âge de vingt ans, pas avant. Je ne voyais pas le côté créatif, le côté artiste, le côté profond quoi.» Un malentendu. Bien entendu.
Guido/http://www.bornbadrecords.net/releases/bb100-pierre-vassi...

07:54 Écrit par Saï-Saï dans Actualité, Général, Texte | Commentaires (0) |  Facebook |

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